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Lettre de Stefan Zweig à Ellen Key

Être étranger à l’étranger et savoir pourtant qu’on peut s’unir à lui.

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Très chère et honorable Ellen Key,

je vous remercie du fond du cœur pour votre lettre, à laquelle j’ai répondu tous les jours en pensée depuis que je l’ai reçue. Il est infiniment précieux pour moi que mes vers aient quelque valeur à vos yeux et que vous les abordiez sous l’aspect le plus juste : l’aspect humain.

Les éloges que je reçois de tous côtés pour ces poèmes me répugnent intérieurement, parce qu’on en vante toujours la qualité artistique ; rares sont ceux qui sentent le lien qui les unit à un vécu intérieur. Pour moi, la qualité artistique n’est jamais qu’un stade intermédiaire, de même que je n’ai appris des langues étrangères que pour pouvoir entrer en contact avec des écrivains et avec des gens. L’art de la langue me permet surtout de saisir plus facilement dans le concept ce que j’éprouve furtivement (c’est le cas avec tout sentiment) ; il n’a jamais été un but en soi.

Je n’ai peut-être pas un amour de l’art tout à fait pur — je n’ose le dire qu’à quelqu’un qui me comprend — il est pour moi un maillon dans la chaîne de l’art de vivre, de l’expérience au sens le plus universel, qui nous impose de vivre avec beaucoup d’hommes et d’être vécu par eux. En un sens, il s’agit d’accélérer l’écoulement des multiples choses que nous sommes capables de vivre. Voilà pourquoi je me sens toujours un peu paralysé quand je suis à Vienne, je ne respire pas librement, assoiffé que je suis de nouveaux contenus de vie.

Je rencontre trop peu de personnes nouvelles (et je consomme peut-être trop vite celles que je rencontre en me livrant prématurément), et il me manque aussi ce bonheur unique qu’offrent les lieux étrangers : être étranger à l’étranger et savoir pourtant qu’on peut s’unir à lui.

Je comprends profondément votre errance perpétuelle, je sais qu’elle n’est pas instabilité, mais repos dans un mouvement constant. Je vivrais moi-même ainsi si quelques scrupules ne me retenaient pas momentanément (la famille, l’art) : aussi loin que je parte, je reviens toujours à Vienne. On perd ainsi une chose merveilleuse : le fait qu’à l’étranger, on ne se sente pas chez soi, qu’on n’éprouve pas totalement le sentiment de liberté, qu’on n’identifie pas totalement les deux états, que bribes de cette sensation dans mon poème « Le Cœur du voyageur ».

J’ai reçu de Rilke (que j’aime toujours plus et dont la noble vie procul negotiis est pour moi un modèle) quelques lignes très aimables. Et j’ai aussi en main la nouvelle édition du Livre des Chants : beaucoup de choses me touchent au cœur, en particulier un retour au vivant. Ses vers étaient au bord de l’abîme, ils n’étaient plus que mélodie, comme prêts à quitter la terre. À présent, je les vois s’enraciner à nouveau dans le monde ; ils sont tout entiers voués à la vie réelle de l’âme (et non plus de l’être). Je les aime plus que jamais et maudis le mauvais sort qui m’a empêché de passer jamais une heure avec lui.

Quoi qu’il en soit, j’ai engagé ici des tractations qui pourraient déboucher sur une invitation à donner des conférences dans d’excellentes conditions ; j’espère que Rilke acceptera. Dommage que la parution de votre livre soit retardée.

Verhaeren m’a demandé si vous avez reçu son livre et m’a prié de vous transmettre son cordial souvenir. Je m’enfonce de plus en plus dans le riche univers de la Multiple Splendeur, dans cette région limpide et cristalline de la plus pure bonté humaine et de l’art le plus noble. Parfois, il me semble que ce livre dut des choses définitives. Mais je me méfie de moi, j’aime peut-être trop Verhaeren pour lire sa poésie sans préventions. Je sens seulement une sourde irritation quand je vois qu’un tel livre, un tel poète se présentent dans le monde et ne sont accueillis que par un silence irrespectueux, et non par des hurlements de joie.

Il est vrai que Verhaeren ne recherche pas cela et que sa vie est humainement beaucoup trop riche pour que des contrariétés aussi mesquines puissent l’affecter. Mais pour nous qui l’aimons, cela ne peut être qu’une blessure, même si notre amour est d’autant plus riche nous sommes peu nombreux autour de lui.

Mes vœux les plus sincères pour votre printemps à Palerme. J’ai toujours ressenti dans le Sud une merveilleuse absence de désir et la clarté bleue d’un ciel toujours égal. Et je sais que le travail sérieux s’y réalise plus vite que dans le Nord.

J’espère que l’année qui s’ouvre nous offrira une nouvelle œuvre de vous. J’en serais très heureux, même si, en dépit de tout l’amour que je leur porte, vos œuvres ne m’ont jamais paru être chez vous l’essentiel. Elles ne m’ont jamais semblé contenir toute votre valeur, mais seulement un excédent, un surcroît de richesse que vous distribuez volontiers à tous et à pleines mains.

Je me dis souvent que vous avez beaucoup fait en Allemagne et que la semence que vous avez semée aujourd’hui chez des jeunes filles ne sera mûre que chez leurs enfants, que nous, les jeunes, ne pourrons mesurer que plus tard l’étendue merveilleuse de votre champ. Parfois, quand je parle de vous, je remarque l’amour infini que vous portent des gens que vous n’avez jamais connus et j’éprouve dans toute son ampleur la grâce de celui qui ne connaît pas seulement la vérité, mais sait trouver les mots qui lui donnent des ailes. Je vous raconterai tout cela un jour, quand nous nous rencontrerons. Et c’est l’un des plus chers espoirs de ma vie que ce vœu puisse se réaliser bientôt. —

[…]

Mes vœux les plus affectueux pour votre art et votre vie. Votre intimement fidèle

Stefan Zweig.

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Biographie:

Stefan Zweig est né le 28 novembre 1881 à Vienne en Autriche-Hongrie. Il est écrivain, dramaturge, journaliste et biographe autrichien.

Son père est juif, c’est un riche tisserand et sa mère est issue d’une famille de banquiers italiens. Il étudie la philosophie et l’histoire de la littérature, l’aisance financière de la bourgeoisie israélite lui permettant de suivre ses goûts.

Avant la première guerre mondiale il voyage beaucoup en Europe, à la découverte des littératures étrangères. Il sera notamment le traducteur en allemand de Verhaeren. Il se rend ensuite en Inde et aux États-Unis. Il s’engage dans l’armée autrichienne en 1914 mais reste un pacifiste convaincu. Durant la guerre il s’unit avec d’autres intellectuels, Sigmund Freud, Emile Verhaeren et Romain Rolland dans un pacifisme actif.
Face à la montée du nazisme en Allemagne, il prône l’unification de l’Europe.

Sa vie est bouleversée par l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Dès les premières persécutions, il quitte l’Autriche pour l’Angleterre. Il sera naturalisé en 1940. L’année suivante, il part pour le Brésil et s’installe à Rio. Effondré par l’anéantissement de ses rêves pacifistes et humanistes d’union des peuples, il se donne la mort en s’empoisonnant au Véronal avec son épouse.

Stefan Zweig est notamment l’auteur de « Brûlant Secret » (1911), « Jérémie » (1917), « La Peur » (1920), « Amok » et « Lettre à une inconnue » (1922), « Volpone » (1927), une biographie de « Marie-Antoinette » (1932), « Vingt-quatre heures de la vie d’une femme » (1934), « La Pitié dangereuse » (1938) et « Le joueur d’échecs » publié en 1943 de façon posthume.

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Lettre de Stefan Zweig à Ellen Key : Être étranger à l’étranger et savoir pourtant qu’on peut s’unir à lui.